Le JCMU et les publicités pharmaceutiques : il est temps d’en finir
Editorials / Commentaries
Joel Lexchin, MD
Professeur, faculté des politiques et de la gestion de la santé, Université York, Toronto (Ontario); attaché au service d’urgence, Réseau universitaire de santé, Toronto (Ontario); professeur agrégé, département de médecine familiale et communautaire, Université de Toronto, Toronto (Ontario)
CJEM 2009;11(4):380-384
Les opinions exprimées dans les éditoriaux sont celles des auteurs; elles ne reflètent pas nécessairement celles du JCMU ou de l’Association canadienne des médecins d’urgence.
CONTEXTE
Les publicités pharmaceutiques dans les revues médicales ont fait l’objet de nombreuses critiques en raison de leur influence alléguée sur les médecins et, au final sur leurs pratiques de prescription1. Plus précisément, les publicités influencent ou biaisent le message véhiculé et ce, au moyen de techniques diverses :
- présentation particulière des données sous la forme de graphiques2;
- description des bienfaits escomptés sous la forme d’une réduction du risque relatif plutôt que du risque absolu ou des nombres de sujets à traiter3,4;
- • omission des intervalles de confiance et des calculs de puissance statistique5,6;
- allégations sans fondements quant à l’efficacité clinique, l’efficience économique et les avantages sur la qualité de vie4,6-8;
- absence des messages clés requis pour des soins con-formes aux directives de pratique9;
- utilisation de sources bibliographiques de piètre qualité10,11.
Les médecins disent douter de l’utilité instructive des publicités12 et affirment ne pas s’y référer pour s’informer13,14. Or, malgré de telles affirmations, il y a tout lieu de croire qu’elles arrivent à influencer les médecins15,16. Les publicités portent sur les produits les plus récents et les plus coûteux, ce qui contribue à l’augmentation des dépenses imputables aux médicaments d’ordonnance17 et draine les ressources financières dont pourraient bénéficier d’autres secteurs de la santé. Ce martelage publicitaire entourant les nouveaux médicaments est également propice à un emploi plus répandu de ces agents, avant même que l’on ne dispose de données d’innocuité adéquates les concernant; cela a parfois de graves conséquences sur la sécurité des patients, comme on a pu le constater dans le cas du rofécoxib (Vioxx).
Non seulement les publicités dans les revues réussissentelles à accroître les ventes, et donc, les ordonnances, selon certaines preuves, les médecins qui utilisent les publicités dans les revues comme sources d’information prescrivent ces produits de façon moins appropriée18,19.
Les revues justifient leur recours à la publicité par les revenus qu’elle génère. Dans certains cas, ces revenus servent à consolider la publication et à réduire les frais d’abonnement20. Richard Smith, ancien rédacteur du BMJ, affirme que les annonces publicitaires aident à diversifier les sources de revenu des revues et contribuent ainsi à leur autonomie financière21. Certaines sociétés tirent plus d’argent des publicités qu’elles insèrent dans leurs revues que des frais d’adhésion réclamés à leurs membres, ce qui soulève le problème grave de conflits d’intérêts potentiels22 et risque de semer le doute dans la population quant à l’impartialité des avis médicaux formulés par ces sociétés.
Compte tenu des biais inhérents aux publicités dans les revues, de leurs effets négatifs possibles sur les habitudes de prescription des médecins, de leur contribution à l’augmentation des coûts des médicaments et de la menace qu’elles représentent pour l’indépendance des sociétés médicales, le JCMU devrait refuser d’imprimer la moindre publicité pharmaceutique dans ses pages. L’Association canadienne des médecins d’urgence (ACMU), propriétaire du JCMU, peut-elle adopter une telle position et survivre financièrement?
LES REVENUS DES PUBLICITÉS PHARMACEUTIQUES
Pour estimer le revenu provenant des publicités pharmaceutiques, nous avons parcouru manuellement les 24 numéros du JCMU parus entre janvier 2005 et novembre 2008 et nous y avons relevé toutes les publicités. Sur la base des barèmes tarifaires établis pour chacune des années couvertes (frais prévus selon les différents types de publicité), nous avons calculé le revenu généré par les publicités de l’industrie pharmaceutique et de tout autre type pour chaque numéro et ensuite, pour l’année entière (sans ajustement pour l’inflation).
Le Tableau 1 montre les revenus de publicité estimés par numéro et par année. Le revenu médian par numéro provenant de l’industrie pharmaceutique s’élevait à 14 472 $CAN (de 5828 $CAN à 26 110 $CAN), tandis que le revenu médian provenant d’autres publicités s’élevait à 10 832 $CAN (de 4590 $CAN à 18 126 $CAN). Pour 6 numéros sur 24, les autres types de publicité ont généré un revenu plus élevé que les publicités pharmaceutiques.
| Numéro | Nbre total de pages/numéro (y compris la couverture) | Publicités pharmaceutiques | Autres publicités | ||
|---|---|---|---|---|---|
| Nbre de pages | Revenus (en $) | Nbre de pages | Revenus (en $) | ||
| * Arrondi au dollar le plus proche. | |||||
| Janvier 2005 | 76 | 10 1/8 | 19 678 | 2 5/12 | 4 590 |
| Mars 2005 | 74 | 6 | 13 086 | 2 1/2 | 5 859 |
| Mai 2005 | 74 | 3 | 5 828 | 5 1/4 | 9 085 |
| Juillet 2005 | 76 | 3 | 5 828 | 6 1/2 | 12 578 |
| Septembre 2005 | 76 | 6 | 10 958 | 4 1/2 | 8 220 |
| Novembre 2005 | 76 | 4 1/2 | 9 693 | 4 3/4 | 9 345 |
| Janvier 2006 | 76 | 6 3/4 | 12 195 | 4 1/4 | 9 901 |
| Mars 2006 | 76 | 10 3/4 | 20 609 | 3 2/3 | 8 876 |
| Mai 2006 | 100 | 4 3/4 | 10 095 | 4 7/12 | 10 080 |
| Juillet 2006 | 76 | 3 3/4 | 6 995 | 4 2/3 | 7 650 |
| Septembre 2006 | 76 | 9 5/12 | 15 339 | 3 17/24 | 7 760 |
| Novembre 2006 | 76 | 6 3/4 | 12 195 | 4 5/12 | 9 551 |
| Janvier 2007 | 76 | 4 1/2 | 8 080 | 7 5/6 | 15 688 |
| Mars 2007 | 84 | 15 1/6 | 21 160 | 2 5/8 | 6 020 |
| Mai 2007 | 100 | 12 3/4 | 25 725 | 6 5/6 | 12 740 |
| Juillet 2007 | 92 | 13 5/12 | 26 013 | 6 17/24 | 16 440 |
| Septembre 2007 | 84 | 12 5/12 | 22 578 | 5 1/2 | 12 693 |
| Novembre 2007 | 100 | 13 1/2 | 26 110 | 7 1/3 | 16 498 |
| Janvier 2008 | 100 | 4 5/6 | 9 734 | 3 1/12 | 8 996 |
| Mars 2008 | 100 | 5 1/3 | 10 663 | 7 7/8 | 18 126 |
| Mai 2008 | 124 | 5 | 8 443 | 6 1/4 | 14 611 |
| Juillet 2008 | 100 | 9 | 17 305 | 5 3/4 | 11 960 |
| Septembre 2008 | 100 | 8 | 15 106 | 4 3/4 | 10 006 |
| Novembre 2008 | 100 | 5 5/6 | 13 929 | 4 7/12 | 12 705 |
| Total pour 2005 | 32 5/8 | 65 071 | 25 11/12 | 49 677 | |
| Total pour 2006 | 42 1/6 | 77 428 | 25 7/24 | 53 818 | |
| Total pour 2007 | 71 3/4 | 129 666 | 36 5/6 | 80 079 | |
| Total pour 2008 | 38 1/3 | 65 446 | 32 7/24 | 64 417 | |
TROUVER D’AUTRES SOURCES DE REVENU
Pour équilibrer son budget, l’ACMU devra remplacer les gains que lui procurent les publicités pharmaceutiques par d’autres sources. Les frais d’adhésion des membres actifs de l’ACMU devraient augmenter de 47 $ à 113 $, soit d’aussi peu que 13 % à un maximum de 32 %, s’ils devenaient sa seule autre source de financement (Tableau 2).
| Variable | 2005 | 2006 | 2007 | 2008 |
|---|---|---|---|---|
| * Arrondi au dollar le plus proche. | ||||
| Nbre de membres actifs | 1 389 | 1 230 | 1 149 | 1 185 |
| Frais d’adhésion, en $ | 335 | 345 | 35 | 365 |
| Autres frais requis pour remplacer les revenus publicitaires, en $ (% d’augm.) | 47 (14) | 63 (18) | 113 (32) | 55 (15) |
Cette hausse estimée des frais d’adhésion s’inspire des tendances des revenus de publicité passées et pourrait devoir être révisée éventuellement. Les revenus de publicité peuvent varier significativement (Tableau 1) et sont difficiles à prédire, compte tenu des nombreux facteurs qui influent sur l’économie en général et celle de l’industrie pharmaceutique en particulier et qui contribuent ainsi au climat d’incertitude. Le revenu subit également l’influence des variables liées aux coûts de production, ce qui inclut le prix du papier, les tarifs postaux, le salaire du personnel et le fait que le JCMU continue ou non de se qualifier pour l’obtention du Fonds du Canada pour les magazines (FCM).
Peut-être faudrait-il explorer également d’autres sources de revenus. On pourrait, par exemple, augmenter le tarif des abonnements institutionnels, bien que l’on ignore quel effet pourrait avoir une telle augmentation sur le maintien des abonnements à la revue par les bibliothèques, sans compter que ces revenus généraux sont déjà en déclin. Le revenu annuel provenant d’autres types de publicité varie de 62 à 98 % (calculé à partir des nombres du Tableau 1) par rapport à ce que l’on reçoit de l’industrie pharmaceutique; et cette proportion pourrait augmenter si l’on ciblait systématiquement d’autres annonceurs potentiellement disposés à injecter des sommes appréciables pour rejoindre notre marché23.
AUTRES ARGUMENTS EN FAVEUR DU MAINTIEN DE LA PUBLICITÉ PHARMACEUTIQUE
Outre la question des revenus publicitaires, on pourrait invoquer d’autres raisons pour continuer de publier des annonces de produits pharmaceutiques. Toutefois, un examen attentif nous confirme qu’aucune n’est particulièrement incontournable.
Le contrôle de la publicité est adéquat au Canada
Très peu d’études ayant porté sur la publicité au Canada ont fait état de problèmes. Selon certains, étant donné que pratiquement toutes les publicités publiées dans les revues médicales canadiennes sont soumises au Conseil consultatif de publicité pharmaceutique (CCPP)24, les publicités canadiennes sont de meilleure qualité que celles d’autres pays. Le code du CCPP comporte certaines caractéristiques très intéressantes; par exemple, il exige que les annonceurs signalent soit les réductions du risque absolu ou les nombres de sujets à traiter; cependant, à ce jour, aucune étude comparative n’a porté sur la qualité de la publicité dans les revues canadiennes.
De plus, le code du CCPP comporte aussi de graves lacunes. L’information sur un produit n’est pas placée à proximité de la publicité le concernant, elle se trouve plutôt à la fin de la revue. La taille des caractères d’imprimerie utilisés pour le nom générique du produit est significativement plus petite que celle du nom de la marque; et les sociétés ont le droit de présenter en gros caractères des allégations sur leur produit, et de préciser en petits caractères au bas de la page que leur portée clinique n’a pas été déterminée. Si une publicité enfreint le code du CCPP, aucune pénalité financière n’est prévue et d’autres pénalités, par exemple la publication d’errata, n’ont été utilisées que dans de très rares cas.
La publicité n’a jamais forcé le JCMU à modifier sa politique éditoriale
On n’a à déplorer aucune circonstance connue où les sociétés qui annoncent dans le JCMU auraient essayé d’exercer une influence sur son contenu, mais cela semble s’être produit ailleurs25. De plus, lorsqu’une revue a publié un article défavorable à l’industrie pharmaceutique, les sociétés s’en sont vengées en retirant leur publicité20. Autre argument en ce sens, si le JCMU cesse de publier des annonces, les sociétés pourraient réagir en retirant leur appui aux activités de l’ACMU. C’est une éventualité à laquelle devra songer l’ACMU, mais ce n’est pas une raison de continuer de publier des annonces publicitaires.
Les publicités pharmaceutiques ne devraient pas être traitées différemment
On pourrait également proposer que si les publicités de produits pharmaceutiques sont interdites, il devrait en aller de même pour les publicités d’instruments médicaux, puisqu’un choix inapproprié risque d’avoir des conséquences négatives sur les soins des patients. Cela est vrai, mais il y a des différences significatives entre les instruments médicaux et les médicaments utilisés par les médecins d’urgence. Contrairement aux médicaments, les instruments médicaux peuvent être testés par les médecins avant d’être utilisés dans la pratique. Les médecins peuvent analyser divers aspects des instruments, comme leur design, leurs faiblesses ou autres caractéristiques, ce qui n’est pas le cas des médicaments. De plus, les instruments sont utilisés presque exclusivement dans les urgences où on peut surveiller étroitement les patients, tandis que dans bien des cas, les patients retournent à la maison avec leurs ordonnances dans un environnement où ils sont laissés à eux-mêmes. Bien qu’il y ait des coûts sociétaux associés à l’utilisation inappropriée des produits pharmaceutiques et des instruments médicaux, les patients peuvent devoir supporter le coût économique des ordonnances inappropriées directement s’ils paient de leur propre poche ou indirectement, si leur prime d’assurance-médicaments privée augmente, tandis qu’ils paient rarement euxmêmes pour des instruments médicaux.
Pourquoi le JCMU et pas les autres revues?
Bien sûr, il y a l’argument selon lequel toutes les autres revues acceptent la publicité pharmaceutique. Certaines revues en ligne, comme Open Medicine et PLoS Medicine, n’acceptent pas de publicités pharmaceutiques. Avant sa fermeture, le Western Journal of Medicine, une publication imprimée, n’acceptait aucune publicité pharmaceutique et actuellement, la version imprimée du Journal of General Internal Medicine ne présente aucune annonce publicitaire pour l’industrie pharmaceutique dans ses pages.
Y A-T-IL DES SOLUTIONS DE RECHANGE AU BANNISSEMENT DES PUBLICITÉS PHARMACEUTIQUES?
À divers moments, on a suggéré aux rédacteurs des revues de sélectionner les publicités avant d’en autoriser la publication, mais cette solution semble très peu réaliste. Les rédacteurs n’ont pas la formation nécessaire pour évaluer les publicités et, même s’ils l’avaient, ils n’ont pas le temps, surtout lorsqu’il s’agit de revues à petite diffusion, comme le JCMU.
Si les médecins recevaient une meilleure formation pour déceler les biais susceptibles d’affecter certaines preuves médicales auxquelles, entre autres, les publicités font référence, les revues pourraient continuer de les accepter, sans qu’elles exercent d’effets négatifs sur les médecins qui ont, sans contredit, besoin d’une formation additionnelle dans ce domaine. Cela étant, les médecins ne résisteraient peut-être pas mieux aux messages publicitaires26? Sans compter que, selon toute probabilité, les sociétés pharmaceutiques cesseraient simplement d’annoncer.
CONCLUSION
Les publicités pharmaceutiques comportent plusieurs biais et selon certaines preuves, elles exerceraient même un effet négatif sur les habitudes de prescription. Si ce n’est des revenus qu’elles génèrent, peu de raisons justifient que l’on continue d’accepter de publier des annonces publicitaires pharmaceutiques. Les revenus provenant de cette source pourraient être remplacés par une augmentation des frais d’adhésion pour les membres actifs ou la recherche d’autres annonceurs, voire les deux.
Notre crise économique actuelle vient confirmer, si cela était nécessaire, que la maximisation du profit par les intérêts privés compromet le bien commun. Selon la théorie du jeu, la résolution des problèmes de ce type « requiert une extension fondamentale de la moralité »27. L’industrie pharmaceutique fonctionne dans un système axé sur le profit à l’intérieur d’un paradigme qui a permis d’offrir des médicaments utiles, mais qui se rend également coupable d’excès flagrants. Si nous demandons à l’industrie de se réformer, alors comme médecins, nous devons faire de même et modifier nos rapports avec elle. L’exécutif et les membres de l’ACMU doivent prendre la décision d’arrêter la publicité de produits pharmaceutiques dans les pages du JCMU.
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Dr Joel Lexchin, École des politiques et gestion de la santé, Université York, 4700, rue Keele, Toronto ON M3J 1P3; jlexchin@yorku.ca
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