« Faites-vous vacciner vos enfants? »
Editorials / Commentaries
Kieran M. Moore, MD, MMS;* Marco L.A. Sivilotti, MD, MSc†
Des *départements de médecine familiale et de médecine d’urgence, Université Queen’s, Kingston (Ontario), et des †départements de médecine d’urgence, de pharmacologie et de toxicologie, Université Queen’s, Kingston (Ontario)
CJEM 2010;12(1):16-17
Les opinions exprimées dans les éditoriaux sont celles des auteurs; elles ne reflètent pas nécessairement celles du JCMU ou de l’Association canadienne des médecins d’urgence.
VOIR L’ARTICLE CONNEXE À LA PAGE 69
Au moment où nous écrivons ce commentaire, le pays vient d’entrer dans la deuxième semaine de vaccination de masse contre le virus de la grippe pandémique pH1N1. Les cyniques suggèrent que le « p » minuscule signifie « pandémonium » plutôt que « pandémique ». Les bienfaits de la vaccination font l’objet de débats dans les postes infirmiers, les aré nas de hockey et lors d’une séance d’urgence du Par lement fédéral. Une conséquence involontaire de cette mesure de santé publique est que le scepticisme à l’é gard du vaccin a atteint son paroxysme. Une telle réaction n’est pas vraiment surprenante, surtout si l’on considère la capacité de l’histoire de se répéter. Nombreux sont ceux qui croient que le scepti cisme à l’égard du vaccin a pénétré la conscience publique après l’échec de la campagne de vaccination de masse contre une autre éclosion de grippe porcine en 1976. La méfiance envers les décrets du gouvernement a plus tard alimenté les propos de la science de pacotille qui associent la vaccination à l’autisme1-3. Lorsque des peurs irrationnelles sont inoculées dans un milieu de culture de désinformation amplifiée par l’Internet dans lequel on ajoute des préoccupations déplacées concer nant la toxicité du thimérosal, et que ces peurs sont nourries par des opinions de soi disant experts qui tirent un profit des cliniques privées de chélation et sont motivés par d’autres intérêts personnels, l’opposition à la vaccination universelle des enfants a un fort potentiel de propagation « virale »4,5. Quelles seront, cette année, les conséquences ultimes du programme de vaccination contre la grippe? Dans ce numéro du JCMU, Grunau et Olson6 présen tent un cas de tétanos en Colombie Britannique chez un enfant de 7 ans non vacciné. Ce cas est un rappel émou vant des dangers de la complaisance face aux réussites en matière de santé publique d’autres maladies devenues rares. Grâce à la vaccination généralisée, l’incidence annuelle du tétanos est tombée à moins de 0,1 cas par million dans le monde industrialisé. Les récentes édi tions du manuel de Fleisher et de ses collaborateurs Textbook of Pediatric Emergency Medicine7 ne mentionnent cette maladie qu’en passant. Peu d’entre nous s’atten dent à poser un diagnostic de tétanos, même si, au quotidien, on pose machinalement des questions aux patients sur leur statut vaccinal et que l’on prescrit des doses vac cinales d’anatoxines tétaniques. Quand des programmes de vaccination efficaces réduisent l’incidence d’une mala die comme le tétanos à des niveaux si faibles, certains en viennent naturellement à remettre en question la néces sité de la vaccination. Pourtant, Clostridium tetani demeure une bactérie omniprésente dans l’environ nement, et un nombre important de Canadiens de tous âges ont des taux sériques d’antitoxines antitétaniques non protecteurs8. À l’échelle planétaire, faute de vaccina tion universelle, on estime que le tétanos tue annuelle ment des centaines de milliers de personnes9.
Donc, dans notre analyse actuelle de la campagne pH1N1, nous devons nous souvenir des leçons de l’his toire. Nous devons également chercher à fournir des avis scientifiques rationnels et des preuves et à disposer d’une bonne dose de bon sens; ce sont là les principales garanties contre la panique et la désinformation. Les médecins d’urgence ont des occasions en or de ren forcer les interventions de santé publique : abandon du tabagisme, port du casque de moto, promotion de sièges d’auto pour nourrissons et consommation responsable d’alcool, par exemple. L’incertitude scientifique et la divergence d’opinions peuvent entraîner des conflits, mais les valeurs sociétales libérales peuvent l’emporter sur les choix individuels, surtout lorsque le parent fait un choix au nom d’un mineur. On n’hésite pas à dire qu’il est absurde de conduire une automobile avec un enfant non attaché sur le siège avant parce que le parent croit qu’exposer l’enfant à des traumatismes crâniens sublétaux va augmenter l’épaisseur de son cerveau et ainsi sa résistance à d’autres traumatismes. Alors, pourquoi sommes nous moins portés à exprimer notre opposition aux théories voulant que la vaccination affaiblisse le sys tème immunitaire ou empoisonne le système nerveux?
La vaccination rapide et généralisée contre la grippe est le moyen le plus efficace de réduire l’incidence de la grippe sur nous mêmes et la communauté. Seulement entre un quart et la moitié des travailleurs de la santé dans les hôpitaux et les établissements de soins de longue durée reçoivent le vaccin contre la grippe saisonnière, malgré les preuves de son effet positif sur la mortalité de leurs patients10,11. Pendant que le débat sur la vaccination contre la grippe pH1N1 se poursuit, nous devons nous rappeler que certains vont extrapoler ce scepticisme à d’autres maladies et à d’autres vaccins. Alors, combien de fois ce rapport de cas de tétanos évitable se répétera t il?
La prévention est presque toujours préférable à n’im porte quel traitement. Nous devons exprimer notre soutien cohérent et non équivoque des mesures de santé préventives qui comportent des avantages importants et prouvés. Dans le sillage de la pandémie de 2009, nous ne devons pas oublier les avantages que procure la vac cination pour les individus et la population dans son ensemble. La vue d’un enfant fébrile et sous vacciné est un moment propice à l’enseignement et une occasion de dissiper les mythes entourant la vaccination et ce, sans tenir compte des autres leçons que le pH1N1 nous a apprises l’automne dernier.
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Comité consultatif national de l’immunisation. Déclaration sur la vaccination antigrippale pour la saison 2008-2009. Relevé des maladies transmissibles au Canada 2008;34(DCC 3): 1-46.
Dr Marco Sivilotti, Département de médecine d’urgence, 76, rue Stuart, Kingston (Ontario) K7L 2V7; fax : 613 548 1374; marco.sivilotti@queensu.ca
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