Les patients attendent

Editorials / Commentaries

Grant Innes, MD

St. Paul's Hospital, Vancouver, BC; Rédacteur en chef, JCMU

CJEM 2001;3(4):263

Voir l'article sur le sujet, Progrès de la MU

Dans le présent numéro, Lazarenko et collègues1 décrivent la possibilité de gagner du temps en déplaçant les tests de grossesse effectués au laboratoire vers le département d'urgence. Certains diront : «On s'en fout.» Ou d'autres prendront pour acquis, comme moi, que tous les départements d'urgence effectuent déjà tous leurs tests de grossesse. Mais lorsqu'un ami à moi m'a dit que le laboratoire de son hôpital interdisait les tests de grossesse sur les lieux des soins, je me suis informé et j'ai appris que plusieurs départements d'urgence canadiens dépendaient des épreuves effectuées en laboratoire. Lorsque le traitement ou la disposition d'un patient dépend d'un résultat de laboratoire, des épreuves obtenues plus rapidement permettent un traitement plus rapide et par conséquent, une durée de séjour à l'urgence plus courte. Pour ceux qui ne travaillent pas à l'urgence, quelques heures passées sur une civière semblent sans importance, mais ce n'est pas le cas. L'efficience est devenue primordiale, et plus nous pourrons traiter de patients au cours de la période de plus en plus courte où des civières sont disponibles, moins nous en laisserons sans soins dans les corridors. Lazarenko et collègues ont découvert que les tests de grossesse sur les lieux des soins auraient potentiellement pu libérer jusqu'à 475 heures de temps de civière à l'urgence -- soit suffisamment de temps pour traiter 194 migraines, 307 infarctus du myocarde ou 5 708 toxicomanes à la recherche de Percocet.

À mon département d'urgence, les civières sont toujours occupées. Si vous vous présentez en titubant pour une occlusion intestinale ou une pneumonie, le triage vous dirigera vers la salle d'attente ou le corridor -- les seuls endroits disponibles. Mais nous nous adaptons à cette situation. Nous avons appris à palper les abdomens en allongeant les patients sur leur chaise et nous avons instauré un système d'inscription de prescriptions médicales qui nous permet de d'obtenir des examens et des radiographies pour des gens qui ne se rendront peut-être jamais jusqu'à une civière. Évidemment, nous ne déshabillons pas les patients dans la salle d'attente et nous ne faisons pas d'examens pelviens ou rectaux. Les patients dans les corridors reçoivent des évaluations de piètre qualité et un soulagement inadéquat de leurs symptômes. Et ils vomissent dans les poubelles.

Dans un tel environnement, si un seul patient est étendu sur une civière à attendre tout simplement, il s'agit là d'une mauvaise utilisation des ressources médicales. Or, c'est ce que font de nombreux patients. Ceux qui sont envoyés à l'urgence pour consulter des spécialistes semblent tous attendre de 11 heures le matin à 5 heures trente le soir lorsque les heures de bureau sont terminées. Les patients dont l'état est stable sont étendus sur des civières en attendant une échographie, une tomodensitométrie ou un résultat de laboratoire. De nombreux patients attendent pendant deux heures qu'un service de consultation réponde et trois heures de plus pour une décision d'hospitalisation. Les patients hospitalisés qui ont déjà un lit sur un des étages ne peuvent s'y rendre parce que les étages n'acceptent les nouveaux patients qu'après le changement de quart de travail. Les patients ayant reçu leur congé attendent dans leur lit d'hôpital jusqu'à six heures du soir qu'un membre de leur famille puisse les ramener à la maison.

Une personne saine d'esprit créeraitelle un tel système? Non! Nous devons revoir nos façons de faire et examiner qui sont les patients que nous mettons sur des civières, combien de temps nous les laissons là et où ils attendent après leur évaluation. Nous devons nous interroger sur jusqu'où doit aller notre démarche diagnostique et thérapeutique à l'urgence. Nous devons rationaliser nos processus diagnostiques et de congé et éduquer nos collègues consultants quant à la valeur du temps de civière à l'urgence. Un expert en économie de la santé à notre hôpital m'a confié récemment que le coût moyen d'une visite à l'urgence était de 400 $, soit environ 133 $ de l'heure. Certains pourraient faire valoir (avec justesse) que les départements d'urgence ont des coûts fixes très élevés et qu'il ne s'agit pas en fait du prix réel d'une civière à l'urgence, mais les chiffres avancés devraient nous inciter à réfléchir sur notre utilisation du temps de civière.

Votre directeur de médecine nucléaire vous dira peut-être qu'il est moins coûteux de garder un patient ayant subi un traumatisme à la tête sous observation que de procéder à une tomodensitométrie cérébrale en dehors des heures de bureau, mais si d'autres patients ont besoin de la civière, il a tort (le coût associé au non traitement des patients est plus élevé). Votre directeur de laboratoire vous dira peut-être que les épreuves sur les lieux des soins sont coûteuses et néfastes, mais dans des situations où une épreuve sur les lieux des soins réduira la durée de séjour et permettra à un autre patient d'avoir accès à des soins, il a tort. Dans notre monde d'aujourd'hui, les civières à l'urgence sont notre ressource la plus précieuse et la durée de séjour à l'urgence est la pierre angulaire de l'efficience. Dans notre monde d'aujourd'hui, les patients ne devraient pas «attendre» sur des civières à l'urgence.

Réferénce

  1. Lazarenko GC, Dobson C, Enokson R, Brant R. Accuracy and speed of urine pregnancy tests done in the emergency department: a prospective study. JCMU 2001;3(4):292-5.