Sortir des sentiers battus
Editorials / Commentaries
Grant Innes, MD
St. Paul's Hospital, Vancouver (C.-B.); Rédacteur en chef, JCMU
CJEM 2002;4(5):317
Confronté à une crise dans ses départements d'urgence, le gouvernement du Québec a trouvé une brillante solution : une loi qui oblige les médecins à travailler dans les salles d'urgence sous peine de «pénalités financières importantes». Normalement, je me méfie des politiciens, mais cette fois-ci, ils ont frappé dans le mille avec un concept innovateur qui pourrait révolutionner la société actuelle ou du moins, le système de soins de santé. Le fait d'obliger des médecins réticents (et généralement non qualifiés) à assurer des services d'urgence est un coup de génie : les politiciens n'auront pas la désagréable tâche de négocier avec eux. Certains parlent de précédent dangereux. Personnellement, je vois là une solution à toutes sortes de problèmes de ressources humaines.
Pourquoi former des chirurgiens qui coûtent cher quand on peut obliger des généralistes à travailler à la salle d'urgence? Et pourquoi insister pour avoir des pilotes d'avion qualifiés si un fanatique possédant huit heures de vol sur un Cessna peut piloter un 757? Imaginez les possibilités d'économies lorsque le gouvernement s'attaquera aux problèmes du secteur privé. De simples lois permettront de remplacer des avocats par des notaires et des architectes par des menuisiers. Les joueurs de baseball ne feront jamais plus la grève lorsqu'ils se rendront compte qu'il y a des hordes de nageuses synchronisées sans travail qui attendent avec impatience qu'une loi les oblige à prendre place dans l'abri des joueurs. Les médecins d'urgence et les médecins de famille sont des bêtes différentes, avec des connaissances, des expériences et des habiletés différentes. Combien de médecins généralistes peuvent ouvrir un thorax et évacuer un hémopéricarde causé par un coup de couteau? Mais mis à part les traumatismes pénétrants, des « médecins substituts » peuvent sûrement s'acquitter de la majorité du travail à l'urgence, non? Mais le peuvent-ils vraiment? Savent-ils utiliser une lampe à fente? Maîtriser une épistaxis postérieure? Mesurer la pression dans les loges des jambes? Savent-ils que le vérapamil n'est pas indiqué en présence de TSV à réponse ventriculaire rapide? Verront-ils le bloc trifasciculaire chez le patient en syncope? Savent-ils que le dosage de la troponine T = 0 manque la plupart des cas d'infarctus du myocarde et presque tous les cas d'angine instable? Peuvent-ils isoler la fonction du muscle fléchisseur commun superficiel des doigts lors de l'évaluation d'une lacération au poignet? Reconnaîtront-ils la fracture de Maisonneuve ou la traiteront-ils comme une entorse à la cheville? Savent-ils comment installer un drain thoracique? Sans douleur? Si le patient est en état de choc, peuvent-ils soulager un pneumothorax en 15 secondes? Ont-ils la compétence pour écarter les traumatismes à la colonne cervicale à la lecture de clichés radiographiques à deux heures du matin? Quand ont-ils, pour la dernière fois, maîtrisé et donné un sédatif à un patient psychotique violent? Savent-ils qu'il faut intuber une patiente victime de blessures thermiques aux voies aériennes avant que la préservation des voies aériennes n'apparaisse nécessaire (et qu'il soit trop tard)? Peuvent-ils faire une incision à la veine saphène, installer une voie veineuse fémorale ou jugulaire interne chez un patient hypotendu dont les veines sont absentes? Manqueront-ils la rupture de la rate chez le joueur de rugby parce qu'ils croient qu'un hémopéritoine précoce cause de la défense musculaire et de la rigidité? Peuvent-ils identifier la présence de sang dans la citerne interpédonculaire? Et sauront-ils qu'il faut procéder à une ponction lombaire s'il n'y en a pas? Se souviennent-ils que l'empoisonnement au méthanol peut se manifester sans trou anionique -- ou trou osmolaire? Se souviennent-ils de ce qu'est un trou osmolaire et comment le calculer? Peuvent-ils effectuer une intubation en séquence rapide? Savent-ils seulement comment préserver la perméabilité des voies aériennes? Sauront-ils que la succinylcholine n'est pas le meilleur choix chez un patient en hyperthermie accompagnée de rigidité musculaire?
Peut-être que le gouvernement a raison : on n'a pas vraiment besoin de médecins d'urgence dans les urgences. À moins qu'il y ait des urgences.
Le président de l'ACMU, le Dr François Bélanger, affirme que cette loi «pourrait soumettre la population à un risque accru de soins inadéquats dans les cas de maladies et de blessures graves.» Le Dr Bélanger est une charmante personne, mais son affirmation est complètement erronée. Cette loi mènera définitivement à des soins inadéquats et à des décès. Il s'agit, comme il l'affirme, d'«une façade commode pour rassurer des citoyens sans méfiance.» Au lieu de recevoir les soins d'urgence auxquels il a droit, le public sera bercé de faux espoirs.
Dr Grant Innes; ginnes@interchange.ubc.ca
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